Autour de moi, tout n'est que désolation. Je sens la rugosité des touffes de mauvaise herbe frotter contre ma peau tandis que je me terre, que je tente déséspérément de m'enfoncer dans le sol, de retourner à cette terre si accueillante dans sa sombre sérénité. Les voix se taisent pour un temps, juste un instant, le silence n'est perturbé que par le vent qui se ballade et joue capricieusement dans les feuilles des platanes. Puis le chaos recommence, j'entends mes camarades crier, courir, tomber, fauchés par les tirs ennemis aussi brutalement que par la faux du Faucheur. Je me recroqueville derrière le bout de muret qui m'offre sa protection, qui m'offre la vie pour l'instant. Je pourrais me lever, charger, oublier tout ce que j'ai dans cette vie. Je devrais. Je sais que ne risque rien, la Mort est mon amie. Un corps s'effondre à côté de moi. Un rapide coup d'oeil, j'ai déjà vu cette tête quelque part. Peu importe à présent, ses yeux me fixent, semblent m'implorer. Des larmes de sang commencent à en couler, dégringolent le long des joues de mon infortuné camarade tombé au combat. On dit qu'au moment de la mort, notre vie défile devant nos yeux. Je sais que c'est faux. La Mort est pressée, elle n'a pas le temps d'attendre. J'aperçois a la limite de mon champs de vision sa silhouette. Grande et massive, sombre, trop sombre. Je sens son regard posé sur moi. Je sais qu'elle m'aime, elle me l'a dit.

La ruelle est sombre et humide. Je claque fébrilement la porte derrière moi et me met à courir comme si ma vie en dépendait. C'est le cas après tout. Sur mon passage la population locale s'éparpille, rats, souris, chats errants, tous ont peur de cette créature haletante qui fait intrusion dans leur vie étriquée. La porte s'ouvre à la volée, claque contre le mur et vomit une bande d'hommes hurlant. Je cours plus vite, mes poumons brulent, mon coeur crie pitié. Pourtant je sais. Je sais que cette fois encore, le Mort est mon amie. Je trébuche et m'étale dans une flaque d'eau. Le bruit mat de mon crâne s'écrasant sur le sol me révulse, je crie, la boue s'insinue dans ma bouche, je ne sens plus mes jambes. Poussé par l'instant, je rampe et tente déséspérément de me relever. Les cris ont cessés, remplacés par le silence oppressant caractérisant Sa présence. J'aperçois sa silhouette au loin, grande, massive et sombre. Trop sombre.

Le ciel est noir aujourd'hui. Est-ce vraiment le ciel ? Tout est noir autour de moi. Un noir si grand, si imposant, qu'il en fait oublier l'existance même de la lumière. Je ne vois pas. Il n'y a rien à voir. Je n'entends pas. Il n'y a rien à entendre. Je suis. Il n'y a que cela à faire en ce lieu. Je ne ressent que Sa présence. Grande et massive. Je suis seul avec Elle. Définitivement seul avec la pire amie qu'on puisse avoir. La Mort est mon amie. Pour maintenant et à jamais.